samedi 14 septembre 2013

Le non-interventionnisme en Syrie : la sarabande des faux-culs.


Ouf. Après plus de deux ans et demi de conflit sanglant, plus de 100 000 morts, d’exactions et de tortures en tous genres, le franchissement de cette fameuse ligne rouge dont on nous rebat les oreillles, franchissement caractérisé par l’usage de gaz innervants par les armées de Bachar al Assad, ce franchissement, donc, pouvait peut-être obliger ceux qui se contentaient mollement d’observer à intervenir - enfin.



Il faudra tout d’abord expliquer en quoi l’usage de gaz constitue un crime plus grave que l’envoi d’obus et de missiles sur des populations. L’idée est un peu la même, non ? C’est de tuer, de blesser, de mutiler, n’est-ce pas ? Cependant, un ami syrien me confirme à l’oreillette que, c’est vrai, le gaz c’est moche, alors que les missiles et les coups de mitraillette au derrière, ça va, c’est pas méchant ; c’est de « bonne guerre ». Quand un quartier entier est rasé à coups de missiles aériens et de tanks, on sourit, on se rassure, parce qu'il ne s'agit que d'armements "conventionnels" ; et le mari enlace tendrement sa femme avec son tronc (parce que ses bras sont partis), le frère s'amuse à rejouer les épisodes de la vie de Saint Denis (parce qu’il a perdu sa tête), tandis que la mère prépare du boudin (profitant de ce que son artère fémorale a été sectionnée par une grenade). Bande de cons.
Mais admettons. Enfin non, n’admettons pas, mais tant pis. 


video

              (vidéos disponibles sur le site du ministère de la Défense - www.defense.gouv.fr)


Disons que l'on pouvait se dire qu’un mal pouvant faire un bien, ces mille morts gazés allaient provoquer un choc et une intervention violente et brutale. Une prise de conscience, même tardive, même entachée d’hypocrisie, c’est toujours ça de pris. Or il se trouve que nous sommes tombés en plein bal des couards – et pas à la fin du bal, non, au début, au tout début, et le défilé des arguments mités et des arguments fallacieux peut commencer. 

Certains par exemple osent encore parler de « résolution diplomatique du conflit ». Il faut vraiment être doté du cerveau d’un poulet consanguin bercé trop près du mur pour croire que, depuis deux ans, Bachar al Assad ait montré une seule fois la volonté de discuter. Après deux ans et demi de boucherie, une réconciliation est-elle envisageable ? Non, bien sûr – et elle n’est pas souhaitable.

Dessin de Willem (Libération du 12 septembre 2013)


Un autre argument, tout aussi révélateur de l’esprit de ces malfaisants fils de putes, est qu’une intervention risquerait de provoquer une déstabilisation régionale de grande ampleur. Faut-il avoir de la merde dans les yeux – et bien épaisse de surcroit – pour ne pas voir que la région est déjà déstabilisée ? Il y a deux ans et demi, quand une rébellion laïque s’est mise sur pied, ces mêmes fils de chiennes ont utilisé toute une batterie d’arguments pour ne pas les armer – arguant notamment du fait que certaines armes pourraient tomber aux mains d’Al-Quaïda. Le résultat, c’est que les islamistes ont noyauté la rébellion, et que ce sont eux qui sont, maintenant, en position de force. Face à eux, les armées de Bachar al Assad, mais aussi le Hezbollah, appuyé par l’Iran voisin. Nous avons laissé la situation pourrir pendant deux ans et demi, et maintenant, cela justifierait de ne rien faire ?


Un deuxième argument contre une intervention est celui de l’illégalité d’une action.

 « Cette agression sans l’autorisation des Nations unies serait un crime de guerre, un crime de guerre très grave, en dépit des efforts tortueux pour le justifier par d’autres crimes » nous dit Noam Chomsky dans le Huffington Post [1]. Un autre membre de la clique internationale des moralistes pudibonds à la gomme renchérit : « La charte des Nations unies n’autorise le recours à la force qu’en des cas bien déterminés (menace ou rupture de la paix, agressions) et uniquement après avoir étudié d’autres moyens et, en tout état de cause, après avoir obtenu un vote favorable du Conseil de sécurité. Malgré toute l’horreur des atrocités commises dans la guerre civile syrienne, aucune de ces deux conditions n’est aujourd’hui réunie » [2]


(Nous nous interrogerons de manière parallèle sur l’éventuelle légalité du régime de Bachar al Assad).


Nous ne pouvons en vérité qu’applaudir devant tant de mauvaise foi, tant de petite morale mesquine achetée trois francs six sous au grand bazar de la morale bidon.

Rembrandt, Le boeuf écorché, 1655, Huile sur bois, 94 x 69 cm, conservé au Musée du Louvre



Après tout, ces énucléés volontaires, ces aveugles sélectifs s’inscrivent dans la droite ligne de la non intervention et de la non assistance coupable à des peuples en lutte : l’Espagne de 1936 (avec les résultats que l’on sait, merci les amis !) mais, plus récemment surtout, le génocide rwandais. Alors bien sûr les rwandais positivent : un ami rwandais me dit à l’oreillette que les huit cent mille morts tutsis ne sont rien par rapport aux risques de déstabilisation régionale en cas d’intervention des soldats de l’ONU (dont certains étaient sur place) et sur le caractère potentiellement illégal de l’intervention (« nous sommes, ajoute-t-il, et cela est valable pour tous les peuples agressés, très attachés à la légalité d’une intervention ; nous ne supporterions pas que l’on vienne nous aider si l’on pouvait mettre en doute, ne serait-ce que de la plus infime des manières, le caractère légal de l’action. Nous avons notre dignité, merde ! »). C’est pas faux.



En attendant que l’on se mette d’accord sur d’éventuelles frappes, ce qui ne semble pas prêt de se produire, il nous reste à endurer le discours insoutenable – bien plus insoutenable que les quelques images que l’on voit du conflit, qui ne reflètent en rien la violence de celui-ci (nulle part nous ne voyons de corps démembrés, mutilés, que sais-je encore) – de ces tartuffes pseudo droits-de-l’hommistes qui, sous prétexte d’aimer leur prochain, clament partout l’amour, la paix, et la résolution pacifique des conflits, tranquillement installés dans leur tour d’ivoire merdeuse, envapés par leurs discours déphasés, jouissant de la beauté des volutes infâmes de la crotte qui leur sort du nez.

La récente initiative de la Russie, visant à instaurer un contrôle de l'arsenal chimique du régime syrien, offre une porte de sortie providentielle à ces zélateurs de la cautèle qui commençaient tout de même à être un peu gênés aux entournures - au lieu d'une intervention massive qui aurait permis de renverser ce régime criminel, il nous faudra donc endurer encore longtemps la ritournelle sordide de ces va-t-en paix funestes. 

Paraphrasons : de quoi le non interventionnisme est-il le nom ? La réponse est simple : le non interventionnisme est un fascisme. Ajoutons : le non interventionnisme est un fascisme de merde.




[1] http://www.liberation.fr/monde/2013/09/04/intervenir-en-syrie-la-morale-contre-le-droit_929074
[2] Ibid.